La porteuse de pain

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Parmi les travailleurs matineux qui chaque jour circulent, rapides et muets, sur les trottoirs balayés de frais de la capitale, dans les rues encore vides d’équipages et de passants luxueux, et dont les boutiques s’ouvrent une à une, la porteuse de pain, forte et grande fille osseuse, bien découplée, frappe surtout l’oeil du voyageur qu’un train de nuit vient de débarquer dans la ville qui s’éveille.

Rarement jolie, mais respirant la santé et la sève, comme une plante rustique, la porteuse de pain contraste singulièrement avec l’aspect pâle, maigriot, petit, usé, du peuple qui se rend à ses ateliers, l’oeil rougi et la lèvre gercée. Ainsi que la Perrette de La Fontaine, la porteuse de pain marche à grands pas, bien que chargée comme un mulet. Elle met, pour être plus agile, cotillon simple et souliers plats. Aussi, dans la fraîcheur brumeuse des grandes voies, elle s’avance intrépidement, solide et sobre comme une autruche, le front haut, le regard clair, le nez au vent. 

La brise frisotte ses cheveux noirs et mats comme la braise éteinte, ou bien d’un blond doré, qui rappelle la couleur de la farine rôtie. Son honnête poitrine où bat un coeur placide, et qu’Henri Heine qualifierait sans doute de « végétal », fait bomber le corsage de son tablier en grosse toile bleue, corsage qui se boutonne dans le dos, comme celui des petites filles. Sur ce dos large, carré, dont les omoplates ne s’émeuvent jamais, quel que soit le faix dont le patron les charge, une hotte d’osier s’appuie, qui contient les innombrables pains encore tièdes, que la pratique attend impatiemment.

Comme je me rappelle bien, encore à présent, l’arrivée de la porteuse de pain, chez nous, lorsque j’étais petit. Dame, à cet âge-là, j’avais faim de bonne heure, et je n’aimais pas beaucoup le pain rassis; or, m’en aller sans un croûton de pain tendre à « l’externat » où m’attendait l’impitoyable analyse logique, me semblait un sort bien rigoureux. Donc, je guettais, la langue en trompette, l’arrivée delà boulangère et de ses petits pains qui sentaient si bon. De loin, dans la rue, je la voyais par la fenêtre s’arrêter à chaque porte, déposer à terre sa hotte que les chiens, j’ai le regret de le dire, venaient flairer de trop près, puis elle disparaissait dans les maisons, pour un petit bout de temps. Puis elle émergeait de nouveau des corridors noirs. Sa robe enfarinée s’agitait au vent. Elle passait ses bras vigoureux dans les bretelles de la hotte et se dirigeait enfin vers notre logis, avec son fardeau odorant. 

Bientôt, ses immenses souliers frappaient les marches de notre escalier comme des battoirs. Elle donnait son rude coup de sonnette. Notre petite bonne allait ouvrir. Alors, me glissant derrière elle, j’assistais, toujours la langue en trompette, au dialogue que les deux braves filles échangeaient sur le palier. Régulièrement notre petite bonne critiquait amèrement l’état de cuisson des pains, et elle tâtait d’un doigt expérimenté les carapaces croustillantes des boulots ou des pains fendus. De son côté, la porteuse défendait sa maison avec vivacité, et tandis qu’elle prenait chaleureusement le parti du four de son patron, sa tête s’agitait avec force et une pluie de farine voltigeait dans l’air autour de nous. Cela me faisait éternuer. Tout en s’escrimant de la sorte, la porteuse prenait notre taille des mains de la bonne, l’appliquait contre l’une de celles qu’elle portait en trousseau à sa ceinture, et elle les dotait d’un nouveau cran, au moyen d’un couteau à lame dentelée dont j’avais généralement peur. La marque faite, les deux filles de la campagne se disaient bonjour et se quittaient. La porte refermée, oubliant la porteuse de pains, et son immense tablier à corsage poudré à blanc, et sa hotte gigantesque, je me précipitais sur le pain frais, comme un sauvage sur son ennemi.

Maintenant, quand le matin je croise dans les rues de Paris une porteuse de pain, je revois tout à coup les choses charmantes de mon enfance, j’y songe d’un coeur serré, mais mon appétit d’autrefois renaît gaiement. En un mot, comme j’ai.eu l’honneur de vous le dire, j’ai toujours la langue en trompette à l’aspect du pain qu’on vient de tirer du four.

 » Musée universel  » Ernest d’Hervilly, A. Ballue, Paris, 1873.

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5 réflexions sur “La porteuse de pain

  1. Ce n’est pas la même  » porteuse de pain  » , mais ma boulangère a la gentillesse de me mettre le pain à la porte de mon appartement dans un sac prévu à cet effet ,Ceci quand elle ferme boutique plus tôt ou que je ne suis pas passé prendre mon pain quotidien..
    F.

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