Les missionnaires à Varennes

C’est avec raison qu’on a donné aux missionnaires le nom de cosaques de la religion. Grâce au ciel, nous sommes débarrassés de cette milice d’ardents et fanatiques prosélytes qui mettait de toutes parts la discorde et le trouble. On ne portera plus, avec grande pompe, de colossales croix, espèces de potences qui attristaient la vue et semblaient nous replacer aux âges de barbarie. On peut être bon chrétien sans ces puériles pratiques. On a peine à se figurer tout le mal qu’ont produit ces missionnaires avec le charlatanisme et les moyens infâmes qu’ils employaient pour fasciner les yeux, pour s’emparer de l’imagination des gens crédules et faibles. Nous allons en rapporter un triste exemple.

En 1827, des missionnaires se présentèrent à Varennes, chef-lieu de canton du département de la Haute-Marne, dans la sous-préfecture de Langres. Leurs prédications effrayantes, surtout à la lueur des flambeaux, pendant l’obscurité, portèrent l’épouvante dans l’esprit de simples villageois, au point que plusieurs jeunes gens des deux sexes, et même des personnes plus âgées, tombèrent dans de violentes secousses convulsives. Ces terreurs répétées développèrent les accidents de la maladie, connue des médecins sous le nom de Chorée ou Danse de saint Wit ou saint Guy. Les individus qui en furent frappés se tenaient difficilement debout, sans jeter leurs jambes à droite et à gauche; ils sentaient une tension pénible le long de l’épine dorsale; ils marchaient en boitant et faisant des contorsions involontaires. Ils gesticulaient surtout des bras pour tout ce qu’ils voulaient faire ou saisir de la main, sans pouvoir demeurer longtemps en repos.

Ils portaient péniblement la nourriture à leur bouche, et s’efforçaient, pour ne pas verser leur boisson, de l’avaler précipitamment, parce que leurs mains s’agitaient de mille manières ridicules ou insolites. Ces individus étaient blêmes, tourmentés parfois de vertiges, avec un sommeil agité de songes. Leurs tremblements, qui n’eussent paru que bizarres, tendaient, d’après le singulier privilège des maladies convulsives, à se multiplier par sympathie, avec des raideurs musculaires douloureuses chez les personnes saines qui les contemplaient. Cette sorte de contagion sacrée ayant éveillé l’attention de l’autorité, un médecin distingué de Langres, le docteur Robert, chargé de traiter les épidémies, fut envoyé à Varennes. A l’imitation des grands médecins qui ont observé et traité ces ébranlements nerveux, il employa, selon les circonstances, soit les remèdes calmants, tels que l’opium, soit la saignée, les bains, les affusions, soit même les toniques, comme le quinquina. Il réussit à guérir ces malades; mais les femmes ne reprirent leur santé qu’après le départ des missionnaires, qui fit disparaître les causes de cette affection.

Comme la chorée, dite danse de saint Wit, reconnaît aussi d’autres sources originelles, on pourrait soupçonner qu’une coïncidence fortuite a pu l’occasionner à l’époque de la prédication des missionnaires, sans qu’on en doive conclure que ceux-ci l’ont fait éclater; mais les annales de la médecine étant riches en événements du même genre, il ne sera pas superflu d’exposer ici les dangers que peut produire la terreur religieuse suscitée par un zèle plus ardent qu’éclairé.

Sans remonter à ces pratiques redoutables des initiations aux mystères sacrés dans l’antiquité, qui pourraient nous dévoiler des phénomènes semblables, nous nous bornerons à des faits plus modernes de même nature. Ainsi, à l’époque de la grande scission de l’église par la réformation de Luther et de Calvin , les prédications acquirent en Allemagne et en Suisse un haut degré de violence par la fureur du prosélytisme. C’est aussi vers la fin du seizième siècle que des médecins de ces contrées, tels que Grégoire Horst, Félix, Plater, Daniel Sennart, placés sur ce théâtre de querelles religieuses, ont publié les premières relations de la danse de saint Guy. On comparait, en effet, ces gesticulations à une sorte de danse; et parce que dans ces temps de superstitions et d’ignorance, le peuple la croyait le résultat de quelque maléfice des démons, on allait implorer contre elle l’intercession de saint Wit ou saint Guy, à une chapelle située près de la ville d’Ulm, dans les bois. C’était surtout au printemps que des dévotes nerveuses s’y réunissaient de toutes parts, comme pour une partie de plaisir; elles y dansaient nuit et jour, dit-on, pendant quelque temps (comme les tarentulés, dans la Pouille, au royaume de Naples), et croyaient ainsi se guérir. Peut-être, en effet, l’agitation, le changement de lieux, l’influence d’une imagination exaltée qui a tant d’empire sur le système nerveux, ont pu contribuer à la dissipation spontanée de ces contractions spasmodiques. ou favoriser les efforts curatifs de la nature.

Des médecins anglais observèrent pareillement cette maladie, et l’on en doit une bonne description à Sydenham. En effet, l’Angleterre, parmi les sectes religieuses qui la divisent, a vu celle dite des trembleurs ou quakers, parce qu’au milieu de l’exaltation ou d’une ferveur suscitée par des sermons fanatiques, les individus se trouvent saisis par un tremblement attribué aux inspirations de l‘esprit divin. De cet état à celui de la danse de saint Guy, la différence est faible; elle ne consiste que dans un moindre degré d’ébranlement moral; la preuve en existe encore aujourd’hui dans les prêches des méthodistes. On y remarque souvent, parmi les auditeurs, divers mouvements convulsifs. Ce spectacle, analogue à celui du baquet de Mesmer, a le pouvoir d’électriser, d’effrayer les assistants, au point que mille contorsions étranges se propagent bientôt et gagnent la multitude. Les femmes sont presque toujours au premier rang pour subir ces commotions; on en voit plusieurs échevelées, renversant leur tête en arrière, porter les yeux au ciel en soupirant, avec des grimaces spasmodiques, une bouche écumante et un visage pâle. Ce mal, au rapport d’un médecin anglais moderne, attaque rapidement aussi les hommes les plus adonnés aux liqueurs spiritueuses, ou dont le système nerveux est débile; les vieillards même n’en sont pas toujours exempts, bien que la danse de saint Guy règne principalement sur le jeune âge. L’humidité , le froid, concourent encore à redoubler cette sorte de prélude de paralysies graves et d’imbécillité, lesquelles peuvent en devenir à la longue une funeste conséquence.

De même, à l’époque des persécutions religieuses contre les protestants, par la révocation de l’édit de Nantes, de pauvres paysans des Cévennes, échauffés par leurs prédicateurs , devinrent convulsionnaires, comme on en peut connaître l’histoire par les Mémoires de Villars. Il serait facile de rapporter aux mêmes espèces de secousses nerveuses, soit les possessions des religieuses de Loudun , qui donnèrent lieu à l’accomplissement de la plus atroce vengeance, à la faveur du fanatisme et de l’ignorance, soit enfin tant d’autres extravagances des superstitions anciennes et modernes.

On en était revenu à ce point, puisque déjà se manifestaient les symptômes nerveux qui partout accompagnent ou signalent l’exaltation et le fanatisme. 0 le bon temps !

 » Archives curieuses, ou Singularités, curiosités et anecdotes de la littérature, de l’histoire, des sciences, des sciences, des arts, etc. »  Guyot de Fère, Paris, 1830.

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Une réflexion sur “Les missionnaires à Varennes

  1. la folie de l’homme s’attache à ce qui ne lui convient pas et souvent par Obligation …sans mm y penser !
    et tue l’esprit naturel, et libre du Spirituel dans sa dimension « de bien être »…
    en bienfaiteur fait des malheurs.. en préjugé et abominations ….

    ps : reste l’Intelligence à l’Homme qui réellement « pense »..et sans « contrainte particulière ».à rendre son existence spirituelle accueillante à celle d’ailleurs différente, 🙂

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