Un amour de chien

Vincent Van Gogh - Two Rats
Vincent Van Gogh – Two Rats

Nous avions déjà le vol à l’américaine, au trésor, à l’esbroufe, à tout ce qu’on voudra: un homme ingénieux a ajouté un nouveau titre à la longue liste des subterfuges malhonnêtes: il a créé l’escroquerie au rat. 

 *

Mme D., une brave rentière de Levallois, a une passion: elle adore les chiens. Depuis la mort de son mari, Mme D. n’a, dit-elle, trouvé  de consolation qu’au milieu de ses fidèles toutous. Elle en a six.  Pour entrer dans ce paradis des chiens qu’est la maison de Mme D., il faut que les bonnes bêtes réunissent quelques qualités dont la principale est la petitesse. Mme D. se pâme devant un petit chien, et son chenil en renferme de véritables miniatures. Ils pourraient tous les six s’échafauder l’un sur l’autre sans arriver à la hauteur du museau d’un chien de chasse. L’ambition d’ajouter à sa collection le plus mignon des chiens que l’on ait jamais vu a coûté cinquante louis à Mme D.

*

Mme D., assise l’autre jour sur un banc dans son jardin, regardait au travers de sa grille passer les promeneurs qu’attiraient au dehors les premiers rayons de soleil. Tout à coup son  attention fut attirée par un passant: non pas, que l’homme, une manière de valet de bonne maison, eût quelque chose de curieux, mais il tenait en laisse un chien, un véritable amour de chien. Gros comme le poing, tout juste, avec de longs poils blancs, il était bien le plus minuscule toutou que l’on puisse rêver. Il profitait d’ailleurs de sa beauté, car on ne pouvait imaginer d’animal aussi indiscipliné. Il courait à droite, à gauche, avec une vélocité extraordinaire. Mme D. fut décidée immédiatement: il lui fallait ce chien.

 *

Elle interpelle l’homme, et lui demande quel est cet animal et s’il est à vendre.

 *

Oh ! non, lui répond-il, il appartient à mes maîtres, et je serais mis à la porte si je le vendais.

 *

Mme D. se fait corruptrice; elle offre deux cents francs, trois cents, cinq cents, huit cents. L’homme faiblit et se décidant :

 *

— Donnez-moi mille francs et je vous le laisse. Je dirai à mes patrons que je l’ai perdu.

 *

Sitôt dit, sitôt fait. Une minute après, le petit chien était la propriété de Mme D. Celle-ci le met dans sa chambre, et va quérir quelqu’une de ses amies pour admirer la bête. Elle revient. Plus de chien. On fouille la chambre, on déplace les meubles. On retrouve la bête, où, et dans quel état, grand Dieu ! Il était grimpé sur une armoire et sa peau déchirée par endroits laissait voir, non pas de la chair sanglante, mais une autre vilaine peau grise; Mme D. poussa un cri d’horreur. Elle avait compris: le chien si petit n’était qu’un énorme rat, sur lequel on avait cousu un morceau de peau de caniche.

*

 » Ma revue  » Paris, 1907.

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