Le collectionneur

S’il faut, pour personnifier clairement un type, en chercher les éléments dans son essence la plus violemment concentrée, nous allons choisir comme modèle de la physionomie si multiple et si variée du collectionneur, un personnage bizarre et d’une originalité toute romanesque. Le père X … serait, à coup sûr, s’il ne s’était volontairement enfoui dans une obscurité presque impénétrable, l’une des curiosités excentriques de Paris.

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Mais, comme un avare qui cache son trésor dans les broussailles inextricables d’une forêt déserte, le père X … a relégué les innombrables objets recueillis par lui, pendant près de soixante ans, dans un vaste immeuble aux portes closes, aux volets toujours fermés, qui passe pour inhabité, dans les environs du Marché aux chevaux. Deux ou trois personnes seulement, qui ont noué avec lui, à grand-peine, quelques relations commerciales, ont été admises à pénétrer dans ce capharnaüm des épaves de tous les arts et de toutes les époques. Entasser et entasser encore, sans trêve ni relâche, telle est sa manie; tel est son but unique. Il n’a ni spécialité, ni choix, ni idéal. Tout ce qui conserve un vestige de forme imposée par la main de l’homme ou par un caprice de la nature, est du domaine de ses recherches. Il s’approvisionne aussi bien chez le chiffonnier de la rue Poliveau, son voisin, que chez le brocanteur, le marchand de bric-à-brac, ou à l’Hôtel des ventes. C’est là qu’on le voit le moins souvent, car les enchères l’écoeurent, et, quand il se décide à pénétrer dans ce sanctuaire de l’encan, il ne s’attache guère qu’aux lots indéfinissables que se disputent, assez mollement du reste, les Auvergnats de la rue de Lappe.

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Le goût toujours croissant du bibelotage a rembruni les derniers jours de cet accapareur d’objets innomés. La concurrence le mine, et la difficulté d’augmenter ses collections contribuera certes autant à le tuer que ses quatre-vingt-huit ans révolus. Depuis le renchérissement des objets d’art, le père X … s’est presque exclusivement rabattu sur les récoltes nocturnes des chevaliers du cachemire d’osier. Mais, comme il lui reste encore, de ses anciens exploits des beaux jours, un certain respect pour les productions vraiment artistiques, il n’a pas voulu faire une confusion malséante de ses anciennes richesses avec ses récentes acquisitions, et il réunit ces dernières à tous les étages d’une vieille maison qu’il possède dans la rue Saint-Victor. C’est là un assemblage insensé d’objets informes et disparates. On y trouve de tout, et rien de ce qu’on y rencontre ne pourrait être utilement employé. Cette partie de sa collection provient des démolitions et des fouilles pratiquées sous l’édilité du préfet Hausmann. Le père X … est, ainsi que je viens de le faire voir, un amateur plutôt qu’un collectionneur. La passion qui l’anime fait de son individualité l’expression extrême, exagérée, du caractère que nous essayons de dépeindre ici.

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En deçà de cette physionomie exceptionnelle, du collectionneur maniaque, inculte et sauvage,.on peut former trois catégories distinctes de collectionneurs :

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Le collectionneur par spéculation ;

Le collectionneur par vanité ;

Et le collectionneur érudit ou chercheur.

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Le premier est commun dans le monde des affaires. Il achète ses premiers objets d’art pour donner du relief à sa maison. Il continue à enrichir à grands frais sa collection pour établir son crédit et affermir sa réputation de magnificence; il la complète, enfin, pour y attribuer une valeur vénale considérable et la vendre, à l’heure propice, avec un bénéfice de deux cents pour cent. Il ne lui sert de rien d’avoir du goût ou du savoir: il lui suffit d’avoir de l’argent et du flair. Sa méthode d’acquisition est des plus simples. Il suit les enchères fiévreuses des ventes illustres, observe l’attitude des connaisseurs fameux et renchérit de cinq francs sur eux, sûr qu’il est, s’il l’emporte, de ne pas faire un marché de dupe. Il a la certitude, vu l’accroissement tumultueux de la demande, de vendre avec bénéfice, dans un temps donné, et l’attente sied à merveille à son amour-propre de parvenu.

Alexandre Du Sommerard
Alexandre Du Sommerard

Le collectionneur par vanité est la providence des commissaires-priseurs et des marchands de bric-à-brac. Mais c’est de préférence à l’hôtel des ventes, en public, sous les yeux de la presse, qui vantera le lendemain ses largesses, qu’il fait de véritables folies. Celui-là est un riche oisif, jaloux de donner à son nom, dans le monde, un relief que sa valeur personnelle, son intelligence ou des services brillants seraient impuissants à créer. Les hommes de cette trempe paradent sur le marché de la curiosité, comme certains sportsmen sur le turf, pour l’étonnement qu’ils causent à la galerie.

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Enfin nous arrivons aux véritables collectionneurs, aux savants, aux curieux, aux érudits qui ont un but déterminé. Ils poursuivent la recherche d’une ou de plusieurs spécialités d’art ou de science, d’histoire ou de voyages, dans l’intention de réunir sous leurs yeux les éléments d’une étude préférée, ou pour l’enthousiasme qu’inspire un goût décidé. Ceux-là sont, en tous points, des hommes heureux. Leurs jouissances sont pures et vives, et ils éprouvent, en outre, l’inappréciable volupté d’un travail agréable et utile. Leurs désirs, longtemps inassouvis, les tourments qu’ils font naître sont encore pour eux une source nouvelle d’ineffable satisfaction, le jour où un hasard heureux les met en possession de l’objet de leur envie et de leurs regrets. Puis, après un travail attrayant et de laborieuses observations, ils laissent derrière eux quelque livre utile, instructif, aimable, qui servira peut-être de flambeau à l’histoire et de guide à ceux qui les suivront un jour dans le domaine des recherches archéologiques.

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Les fastes de la curiosité contemporaine, à Paris, abondent en collectionneurs érudits, qui, tout en caressant, au fond de leur cabinet, un goût frivole en apparence aux yeux du vulgaire, ont jeté les fondements de méthodes nouvelles et inattendues, pour éclairer certains points obscurs de l’histoire des arts et des sciences. Il y en aurait beaucoup à citer, depuis du Sommerard, qui a fondé le musée de Cluny, et Sauvageot jusqu’à Champfleury, qui a découvert une veine inexplorée dans l’histoire cle la Révolution, et Aglaüs Ernest Bouvenne, qui nous a révélé tous les monogrammes des grands hommes et des savants qui ont aimé les livres. Quel artiste, quel curieux ignore aujourd’hui le nom de Soleirol qui avait amassé avec tant de constance quelque quarante mille portraits de comédiens depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours ? Celui d’Albert Jacquemart qui a construit un véritable monument historique, à l’aide de sa merveilleuse collection de porcelaines de la Chine ? Celui de Berthaud, le plus savant des collectionneurs d’estampes ? Celui de Davillers, l’historien des faïences françaises ? Qui ne s’est pas senti ému de sympathie pour Patrice Salin, qui a vu anéantir en une heure, par l’incendie du Conseil d’État, les fruits de vingt années de recherches sur l’histoire de Paris et sur celle des ex libris des bibliophiles célèbres !

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Un jour peut-être, la collection des chaussures de femmes de Jules Jacquemart nous vaudra toute une suite d’eaux-fortes adorables et mille révélations piquantes sur l’art encore peu exploré jusqu’ici de la cordonnerie artistique. Puisque nous touchons aux collections bizarres, n’oublions, pas qu’il y a à Reims un collectionneur acharné de bouchons de liège qui sait reconnaître au premier coup d’oeil, à cette marque distinctive, l’origine d’un vin authentique ou d’une liqueur de provenance illustre. A Troyes, un amateur a réuni tous les boutons de guêtres et tous les boutons d’uniformes de l’armée française depuis que ce petit appareil indispensable a été soumis aux ordonnances de l’ administration de la guerre.  Il sera difficile de se passer de son concours quand on en viendra à écrire définitivement l’histoire de nos régiments si souvent commencée. Certainement, il y a des collectionneurs qui ne sont que ridicules, sous le fatras de savoir dont ils s’enveloppent. Car, sous l’empire d’une passion mal définie et qui n’a pas, pour se guider, une raison saine et des connaissances approfondies, beaucoup d’hommes se laissent facilement entraîner dans la voie des aberrations grotesques. Mais ces anomalies, faciles à constater, et par conséquent peu dangereuses, n’ôtent rien à l’estime que doit inspirer un collectionneur sensé et consciencieux. Une anecdote à ce sujet :

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Un de ces antiquaires forcenés qui inondent de leur encre toutes les séances des petits cénacles archéologiques avait la manie de rechercher tout ce qui pouvait se rapporter au mode de sépulture des anciens. Lors des fouilles pratiquées dans les terrains de l’ancienne enceinte de Paris, sous Philippe-Auguste, un terrassier lui offrit mystérieusement une petite assiette brune qu’il assurait avoir trouvée dans un cercueil de pierre. Cette assiette portait, au revers, une inscription grossièrement gravée dans la pâte, et offrant un assemblage de lettres majuscules inégalement espacées et formant ensemble le mot POMANS.         

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Voilà, pensa-t-il, la preuve que j’ai tant cherchée, que les anciens donnaient à manger aux morts, dans un petit plat, au moment de les enterrer.

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Aussitôt, il se mit à l’étude, combina, de cent façons les six lettres fatidiques et finit, après un bon mois de travail, à les ponctuer ainsi:  P. O. MAN. S.,et à restituer cette inscription de la manière suivante : Publii Ovidii manibus sacris ! Aux mânes  sacrées de Publius Ovidius. Il fit là-dessus une dissertation de deux cents feuillets manuscrits, dans laquelle il refit toute l’histoire d’Ovide, et l’amena mourir à Lutèce. Un jour, comme il faisait voir cette assiette à un de ses amis, celui-ci lui dit froidement :

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Mon jardinier en a deux ou trois douzaines pareilles. Il les a rapportées de la Champagne où on les fabriquait, il y a une trentaine d’années, chez un faïencier nommé Pomans.

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De même qu’il y a de mauvais médecins, de sots avocats et de pitoyables généraux, il y a donc aussi des collectionneurs stupides. Cela n’ôte rien au mérite de ceux qui sont doctes et sains d’esprit. Au contraire.

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« Musée universel  » A. de La Fizelière, A. Ballue, Paris, 1872.

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