Le flutiste

Kees van Dongen
Kees van Dongen

Supposez que soudain Hébé et Ganymède portant, l’une, une assiettée d’ambroisie; l’autre, une coupe de nectar, se présentent devant ce flûtiste en le priant de vouloir bien leur faire l’honneur d’accepter, de la part des douze grands dieux.

Eh bien, je vous parie qu’il regardera les envoyés de l’Olympe, comme il vous regarde en ce moment, lecteurs, c’est-à-dire , avec des yeux qui ont l’air de voir, mais qui ne s’aperçoivent de rien de ce qui se passe sur la terre en réalité.

En effet, ce virtuose solitaire est parti pour les pays inconnus sur l’aile de l’harmonie, à l’instant où nous le surprenons, son instrument aux lèvres, dans sa chambre de musicien enthousiaste.

Ses prunelles brillantes suivent le vol charmant des notes qui s’échappent de la flûte de Théobald de Boehm, et, contrairement à ce que dit le proverbe latin, bien que cet artiste soit homme, rien de ce qui est humain ne saurait le toucher à présent.

Et vous le voyez bien comme moi. C’est évidemment exquis, délicieux, délirant, ce que joue notre flûtiste enivré ! Et la preuve, c’est qu’il s’écoute de ses deux oreilles tendues. Ses sourcils dilatés ont l’air de dire eux-mêmes : C’est divin !

Les doigts effleurent les clefs d’argent avec des délicatesses d’amant. Quant aux lèvres, ce n’est point un simple souffle qu’elles jettent, par saccades, dans l’embouchure vibrante, ce sont de véritables baisers qu’elles déposent, avec passion, sur la flûte bien-aimée.

Le feu sacré a maigri les joues de notre homme, émacié ses traits, creusé des rides profondes sur son visage. Mais qu’importe ! Il est arrivé à tirer d’un bois inerte des sons qui attendriraient les tigres et les ours, si les tigres et les ours de nos temps voulaient bien se donner la peine d’écouter les Tulon de ce monde.

O flûte enchantée ! ô musique ! ô rêves innombrables !

Tout est renfermé, pour notre flûtiste, dans le cylindre creux de son instrument. Tout ! Et lui seul, quand il le veut, sait en faire sortir des flots de joie, d’espoir, de consolation, d’ivresses intérieures.

Encore une fois, je vous le dis, il a oublié le monde mauvais et les hommes pervers. Il est heureux, métamorphosé; sa flûte l’a transporté dans l’oasis verdoyante que ne troublent jamais les créanciers et les orgues de Barbarie !

Donc, un brin de verdure à sa casquette juchée sur le sommet du crâne, il file des sons inouïs jusqu’alors, et, peu à peu, il se grise en buvant à pleine tasse la suave musique qu’il a l’art d’évoquer.

A côté du plaisir qu’il goûte, éperdu, fasciné, en soufflant dans sa,flûte obéissante, que seraient donc, je vous le demande, et le nectar de Ganymède et l’ambroisie d’Hébé !

Ernest d’Hervilly. 1872.

Publicités

Une réflexion sur “Le flutiste

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s