Le rat de bibliothèque

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Le rat de cave et le rat d’opéra sont populaires, mais le rat de bibliothèque est beaucoup moins connu. « C’est un vrai rat de bibliothèque », dit-on parfois d’un homme qu’on voit compulsant toujours de vieux livres.

La plupart du temps, c’est beaucoup moins un éloge qu’une moquerie. Ceux qui l’entendent sourient d’un air malicieux, selon l’éloignement plus ou moins vif que leur inspire le bouquin, et c’est tout. N’en déplaise à ces railleurs, j’estime que le sort du rat de bibliothèque n’est pas si à dédaigner. Certes, il n’est, sauf exception, ni beau, ni riche : il n’a rien de ce qui constitue le bonheur aux yeux des masses, et, pourtant, je vous le donne pour un homme heureux … Un homme heureux ! La chose est rare, et l’individu vaut la peine qu’on s’y arrête.

Et d’abord, précisons bien son individualité. Je n’appelle point rat de bibliothèque un fonctionnaire sinécuriste qui n’aime ni ses fonctions, ni les livres dont un ministre bienveillant l’a promu conservateur. Je n’appelle point rats de bibliothèque ces pauvres peu honteux qui n’ont jamais feuilleté que l’Almanach des 25 000 adresses, à seule fin d’écrire à tel ou tel personnage des suppliques rapportant généralement (quand elles rapportent) de quarante sous à cinq francs la pièce … Ni ces travailleurs indignes qui, travaillant au rabais pour une manufacture littéraire quelconque, se vengent de la modicité de leur salaire en arrachant les pages qu’ils ont reçu mission de copier. Ces misérables sont nombreux, et ils ont causé dans nos établissements des dégâts d’autant plus grands qu’ils restent impunis. … Ni ces vagabonds pour lesquels le livre n’est qu’un moyen d’être assis à l’ombre en été, au chaud en hiver. Encore un type moins rare qu’on ne le croit généralement. Il affectionne Voltaire parce qu’il a plus de cinquante tomes, ce qui lui permet de répondre invariablement à la demande obligée:

— Que voulez-vous ?
— Voltaire !
— Quel volume ?
— Le premier…
— Il est déjà pris.
— Oh bien ! le second alors.

Si le second n’est pas là, il demandera le troisième, et ainsi de suite. Non. Le vrai rat de bibliothèque est au-dessus de ces parasites. Son amour pour les livres n’est pas toujours éclairé, mais il est sincère, et, comme tel, il a droit à nos sympathies.

Le rat de bibliothèque se rencontre surtout à la Mazarine, à l’arsenal, à la Sorbonne, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève. La bibliothèque de la rue Richelieu lui fait peur parce qu’il y a trop de monde. Il n’y pourrait satisfaire ses innocentes manies. C’est un trop grand domaine où il ferait forcément partie du public ordinaire, où il ne pourrait se considérer comme chez lui. Ailleurs, il a son coin, son encrier, son crachoir, son voisin de tous les jours (un rat comme lui), il est connu du bibliothécaire, qui, par- fois lui prête des livres, il est surtout bien avec les gardiens qui le mettent au courant de la chronique indiscrètede l’établissement. L’arrivée des livres nouveaux, leur sortie delà reliure, la marche des travaux du catalogue, la maladie d’un bibliothécaire, lesréparations en projet, les allées, les venues, les conversations, les irrégularités de service, les disparitions de livres ou de manuscrits, il guette tout avec la finesse du policier, avec la persévérance du curieux de petite ville. Si le ministre de l’instruction publique voulait être bien informé, il ne pourrait pas avoir d’agent secret aussi redoutable et aussi sûr, car le rat de bibliothèque est plus royaliste que le roi. Cette bibliothèque est considérée par lui comme sienne, et si on ne fait aucun droit aux demandes qu’il lui arrive de temps à autre d’adresser au chef de l’État pour obtenir un modeste, mais honorable emploi à son établissement chéri, il ne s’en considère pas moins comme plus en fonctions que bien des titulaires. C’est imposte d’honneur, et le jour de sa première absence sera, n’en doutez pas, celui de sa mort.

On a célébré les hallucinations des consommateurs de haschich et des fumeurs d’opium. On dit maintenant de curieuses choses sur les rêves que se procurent les buveurs de colorai. Mais je ne connais rien qui vaille les enchantements du rat de bibliothèque.

Enchantements purs, enchantements spontanés que ceux-là ! Ils n’ont besoin d’aucune ingestion préalable. Il leur suffira d’un livre ouvert pour que l’ivresse commence. C’est un monde enchanté, c’est un théâtre merveilleux, à décors toujours nouveaux: voyages lointains, causeries exquises, drames intimes, grandes épopées, charmes de la vie champêtre, épisodes guerriers, scandales réjouissants, bonnes fortunes même… il trouve tout dans ce répertoire sans fin, et si absorbant que le mouvement extérieur n’existe plus pour lui.

Comme chez tous ceux qui feuillettent souvent et beaucoup, la myopie est chez lui un caractère distinctif. Il est généralement de constitution sèche; son profil pointu est de ceux qu’affectionne Daumier. Sa sobriété naturelle lui évite l’obésité et l’apoplexie;  son dîner est maigre. La nourriture de l’esprit fait une trop rude concurrence à celle du corps. J’en connais un qui se contente de deux soupes par jour depuis un temps immémorial. .Rarement malades, les rats de bibliothèque atteignent généralement sans encombre la soixante-dixième année. Vers ce temps, l’anémie les éteint petit à petit, sans secousses, trop heureux si l’affaiblissement de la vue ne leur a pas infligé d’avance une mort cent fois plus cruelle.

Ici, je dois faire un aveu. Non seulement le rat de bibliothèque ne brille jamais par l’élégance, ce dont je ne lui fais pas un crime, mais il se recommande rarement par une grande propreté. Son linge est absent ou douteux. Son chapeau de soie a des reflets rougeâtres. Sa longue redingote est luisante à l’avant-bras. Sa cravate, à peu près-blanche chez les coquets, ne laisse jamais déborder; de col. Sa figure, il faut tout dire, prend parfois des teintes noires qui sont dues à de crasseuses superfétations; La brosse à dents est encore plus délaissée que la cuvette. La chevelure est abandonnée à elle-même, au grand dommage de son collet d’habit. Mais que voulez-vous ? Le rat de bibliothèque n’a ni maîtresse ni femme légitime; ces deux grands mobiles de la propreté masculine lui ont toujours manqué. De plus, il est peu fortuné, énormément distrait, et plein d’un mépris sincère pour les apparences.Toutes causes qui ne sauraient le faire absoudre, mais qui peuvent atténuer son crime.

Le sommeil du rat de bibliothèque est parfois troublé. De même que celui du financier est constellé de chiffres, le sien sert alors de cadre à un défilé fantastique de livres de tout âge et de toutes peaux. A peine a-t-il le temps cle commencer à lire le titre de l’un, que celui-ci disparaît pour faire place à un autre. D’autres fois, ils ne se présentent plus de dos,leurs feuillets s’ouvrent sans attendre le doigt, mais tournent avec une égale rapidité sans qu’il ait jamais le temps d’achever la page. Ce n’est là qu’une vision ordinaire, une sorte de miroir réfléchissant ses préoccupations du jour. Si le rêve se complique, il prend invariablement la forme d’un trésor (bibliographique bien entendu) découvert dans quelque caveau ou dans quelque grenier. C’est une muraille qui crève, une caisse qui s’entr’ouvre ou encore un double-fond qui saute et laisse son oeil ébloui contempler les desiderata de toute sa vie.

A l’instant de palper ces merveilles, il s’éveille généralement tout ému et reste un peu maussade pendant la matinée. Le rat de bibliothèque a généralement peu de livres chez lui. Il est trop pauvre pour les acheter et surtout pour les loger, car, à Paris, la place d’un in-folio coûte à la longue plus cher que son prix d’acquisition. D’ailleurs, la fréquentation quotidienne du temple l’a dégoûté des petites chapelles. Il lui faut contempler la grande salle, les .hautes fenêtres, les livres s’épanouissant par milliers sur des centaines de tablettes; il lui faut respirer ce parfum de vieux papier, de parchemin, de basane et de maroquin, qui est pour lui le plus suave bouquet, car il lui annonce la présence simultanée des trésors scientifiques de tous les âges. C’est là son jardin, sa maison, sa patrie, et, pour elle, il dédaigne jusqu’à l’air du pays natal. J’ai demandé hier à un rat de bibliothèque, originaire de Grenoble:

Il y a longtemps que vous n’avez été en Dauphiné ? 
— Vingt ans.
— Vous reverriez vos Alpes avec bonheur ?
— Avec bonheur ! Moi !!! Comment pouvez-vous dire cela ?

Et jetant un regard intraduisible sur le rang de livres auquel nous étions adossés, il reprit d’un ton plus bas :

Voyez-vous, monsieur ! il n’y a que Paris.

Et Paris, cela voulait dire les livres, car le pauvre diable n’avait jamais bu à la coupe des voluptés de ce monde, il n’avait jamais quitté sa mansarde que pour la bibliothèque où je le rencontrais. Les seules infidélités qu’il lui eût faites, bien malgré lui, étaient celles du dimanche et du temps des vacances. Ces jours-là, il dévorait les bouquins du quai.

Gros fonctionnaires, représentants élus, banquiers richissimes, vaudevillistes à la mode, acteurs applaudis, chroniqueurs à cinquante centimes la ligne, viveurs sans gastrites, amoureux payés de retour, je vous le dis en vérité, il n’est pas un seul d’entre vous qui ait trouvé sur cette terre le bonheur perpétuel du rat de bibliothèque.

Lokédan Larchey

 » Musée universel  » Ed.A. Ballue, Paris 1872.

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