De quelques métiers pittoresques

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A côté des commerçants patentés et des travailleurs dûment syndiqués, il existe des originaux qui, sans le moindre capital, arrivent à gagner leur vie, parfois même à s’enrichir, à l’aide de métiers d’une ingéniosité parfois véritablement fantastique. Certains milieux un peu spéciaux de ce qu’on a appelé le bas du pavé parisien offrent une inépuisable mine de types pittoresques qui eussent fait la joie d’un Callot ou d’un Breughel.

Voici d’abord le sculpteur sur viande : il se fait payer assez cher pour adorner de rosaces et de croix de malte les pièces de choix exposées à la devanture des boucheries. Le vernisseur de pattes de dindons qui, bien des jours après leur trépas, conserve aux gallinacées une apparente fraîcheur. le fabricant de crêtes de coq taillées à l’emporte-pièce dans un palais de bœuf. Le même industriel fournit aussi à certains établissements des rognons de coq préparés avec des ris de veau et qui font illusion aux plus subtils gourmets.

Ce personnage cossu qui, dans la saison, achète aux halles d’énormes quantités de framboises est aussi un spécialiste : il prépare un extrait qui donne aux vins les plus médiocres le bouquet délicat, le goût fruité cher aux amateurs. Avant de quitter le domaine de l’alimentation, signalons encore le boulanger en vieux qui transforme en chapelure et en pain d’épices les vieilles croûtes achetées aux chiffonniers. le loueur de viandes qui approvisionne les restaurants à bon marché d’appétissantes pièces de bœuf et de mouton qui ne sont là, bien entendu, que pour la montre.

Nous ne citerons que pour mémoire les chasseurs de chats et de couleuvres, providence de certaines gargotes, et les marchands de coquilles d’escargot, trop souvent hélas remplies de mou de veau énergiquement pimenté. Nous allions oublier le quincaillier ambulant qui, dans le plus grand mystère, vend aux bouchers ces brosses hérissées de fines aiguilles qui permettent d’attendrir les biftecks les plus coriaces et de les transformer en savoureux rumsteacks.

Ce petit vieillard proprement mis et armé d’un sac à main qui rend à chacun de ses pas un romantique cliquetis d’ossements est M. Mathias, sculpteur sur os de pot au feu. Avec une grande politesse, il offre à la terrasse des cafés, les têtes de moines ou de diables, les pommes de canne et les cure-oreilles dus à son talent. Entre temps, il est bûcheur, c’est-à-dire qu’il suit patiemment les voitures de livraison des grandes maisons de combustible, en ramassant les fragments de charbon tombés des sacs.

Depuis vingt ans, déclare-t-il fièrement, je n’ai jamais dépensé un sou pour mon chauffage, si rude que soit l’hiver.

On connaît le marchand de moulins en papier « la joie des enfants, la tranquillité des parents », le ramasseur de bouts de cigares, souvent transformés en cigarettes de luxe et vendues en grand secret comme article de contrebande par les garçons de café. Un commerce très florissant est aussi celui de vieilles boîtes de conserve : elles sont vendues à des fabricants du faubourg Saint-Antoine, qui découpent dans le fer blanc des jouets minuscules à l’usage des tout petits.

Mentionnons aussi l’intéressante tribu des approvisionneurs de laboratoires dont les principaux centres d’action sont les forêts de Rambouillet et de Fontainebleau. L’un d’eux qui s’intitule pompeusement : Exportateur de batraciens, expédie chaque année en Angleterre un certain nombre de crapauds dont les jardiniers d’outre Manche ont reconnu l’utilité.

Enfin il serait injuste d’oublier cet ancien étudiant devenu chevrier sur la zone des fortifications et qui fournit à certains docteurs du « lait thérapeutique ». Certaines chèvres nourries exclusivement de carottes ont pour clients les malades du foie, d’autres alimentées de foin ioduré, fournissent aux anémiques un breuvage à la fois dépuratif et fortifiant.

La ville de Paris qui occupe une véritable armée de bureaucrates, de jardiniers et de travailleurs de toute sorte compte parmi eux certains employés dont le métier, comme pittoresque, ne le cède en rien à ceux que nous venons d’énumérer.

Avant la guerre, l’administration rétribuait, pour la destruction des cafards dans les hôpitaux, un fonctionnaire spécial, M. Ledain, dit le père Cafard, inventeur d’un insecticide foudroyant. Il travaillait à l’abonnement et prenait pour chaque hôpital 250 francs la première année et 125 les années suivantes. Il était devenu presque célèbre et on le réclamait de tous côtés. Il est mort très riche. Il se rappelait avec une certaine fierté d’avoir été choisi pour « décafardiser » le yacht de M. de Rothschild.

La ville de Paris eut aussi à son service un chasseur de chauve-souris, le père Sauvage. On ignore qu’à Paris il y a plus de cent mille de ces chiroptères divisés en quatre variétés : le grand et le petit fer à cheval, le murin et la pipistrelle.

A l’heure actuelle la ville de Paris emploie des chasseurs dont la fonction est de détruire dans les cimetières et les jardins, surtout au Père-Lachaise, les lapins de garenne qui y pullulent et les pigeons ramiers qui, eux aussi, sont devenus envahissants.

La ville possède aussi un haras de chats destinés à rénover la race de nos matous amollis par le bien-être et devenus incapables d’attraper les rats et même les souris. C’est une dame qui préside aux destinées de cet établissement qui, d’ailleurs, d’après nos renseignements, n’a pas obtenu près du public le succès qu’on en espérait.

Il existe aussi un employé spécialement préposé à la vente des oeufs de cygnes et de canards du lac du Bois de Boulogne.

Mais il faudrait tout un volume pour énumérer les métiers pittoresques et chaque jour il s’en crée de nouveaux. Faute de place nous sommes forcés de nous en tenir là.

Réparons cependant une omission. Ne tiennent-ils pas en quelque sorte à la ville de Paris, ce poète lyrique pour mariages qui court les mairies pour se procurer l’adresse des jeunes époux et son rival, l’opérateur de cinéma qui, lorsque le repas nuptial en est au dessert, surgit brusquement avec sa caméra et propose, pour une somme d’ailleurs modique, de filmer toute la noce.

Nous avons aussi, il ne faut pas les oublier, nos vitriers qui, chaque matin, passent dans les quartiers populaires, avec leur boite sur le dos et offrent, pour des prix modestes, la pose des carreaux neufs. Noël voit la vente du gui, Pâques celle des rameaux, le 1er mai celle du muguet et tous les débrouillards y trouvent leur compte.

Si nous allons aux courses, nous trouverons les marchands de « tuyaux » qui donnent, pour deux francs, les chevaux bons premiers qui arrivent ou plutôt n’arrivent pas. A côté d’eux, les marchands de tartes, de limonades, de pastilles de menthe. Le turf est un endroit privilégié pour les petits marchands.

Gustave Le Rouge. »Le Monde illustré. »  Paris, 1936.

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L’homme qui écoutait parler les singes

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Une physionomie des plus curieuses, celle du médecin anglais Robert Garner, vient de disparaître. S’étant consacré à l’étude des mœurs et du langage des singes, le savant était arrivé à des résultats véritablement extraordinaires.

Dans le but d’approfondir cette originale étude du langage simiesque, Robert Garner ne reculait devant aucun sacrifice. C’est pour établir les bases du vocabulaire des quadrumanes, qu’il s’était transporté en plein centre africain où, emprisonné dans une immense cage de fer, solidement fixée au sol, il vécut cinq mois pleins, pendant la saison chaude, guettant les milliers de singes, hôtes habituels de ces parages.

Il put ainsi établir que les singes de l’Inde ne s’exprimaient pas comme ceux de cette partie de l’Afrique dont il était le bénévole habitant et que les anthropoïdes de l’Amérique du Sud possèdent un jacassement bien particulier.

Partant du curieux principe que les singes sont des êtres en évolution, destinés à remplacer l’espèce humaine. dans quelques milliers d’années, le docteur Garner tenta d’apprendre l’anglais à ses « élèves ».

Une  jeune guenon, selon lui, prononçait couramment une dizaine de mots usuels. Le vocabulaire établi par le médecin ami des singes, explique que les quadrumanes ne se servent pas de mots mais de sons, peu nombreux du reste : sept sons et cinq demi sons. Ils composent alors avec une remarquable vivacité tout ce dont ils ont besoin pour exprimer : fureur, joie, crainte, désespoir, amour, reconnaissance.

C’est surtout lors de son séjour dans la cage de fer, en Afrique centrale que le docteur Garner apprit à connaître la mentalité du singe.

Selon lui, ceux qui habitent les ménageries, ou les jardins d’acclimatation, sont des êtres pervertis, vicieux, affolés par la captivité et rendus méchants par la continuelle présence d’hommes grossiers ou hostiles. Leur étude ne présente donc aucune espèce d’intérêt. Il n’en est pas de même dans les forêts profondes où le singe reste ce qu’il est, c’est-à-dire un être inoffensif et confiant quoique malicieux.

Le docteur Garner aimait conter combien sa venue et l’installation de sa cage métallique avaient jeté d’émoi en cette forêt africaine.

Les feux qu’il allumait le soir, ne contribuèrent pas à rassurer les quadrumanes méfiants.

Puis, l’accoutumance s’en vint peu à peu. Au bout d’un mois, chaque soir, au crépuscule ils accouraient par bandes joyeuses et criardes visiter leur nouvel hôte. Celui-ci, avec une générosité intéressée, distribuaient sucre et friandises, arrivant même à établir avec les singes, un système d’échange. — la première forme du commerce des hommes préhistoriques ! — troquant pâtisseries contre fruits. Lorsque les fauves rôdeurs commençaient leur chasse nocturne, les quadrumanes venaient se réfugier derrière les feux.

Bien que sa thèse sur le langage simiesque et son idée du rôle des singes dans l’humanité future soit discutée et discutable, le docteur Garner n’en laissera pas moins le souvenir d’un érudit et d’un homme brave jusqu’à la témérité.

« Le Miroir : publication hebdomadaire. » Paris, 1920. 

Lettre d’un boeuf de La Rochefoucauld à un boeuf du marais de Rochefort

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Mon cher cousin,

Il y a bien longtemps que nous sommes sans nouvelles de toi, que deviens-tu dans tes prés-salés ? J’espère qu’il ne t’est rien arrivé de fâcheux et que tu es toujours en bonne santé, malgré « l’opération bifteck ». Ici, c’est une véritable hécatombe de nos frères encornés ! Encore quelques jours et notre race va disparaître dans les abattoirs, nous, les bœufs charentais, les meilleurs bœufs de France ! Maintenant, tout le monde veut manger de la viande, en raison du prix ridicule auquel elle est descendue. Il est loin, le temps où les Parisiens mangeaient des rats en 1870, loin le temps de la viande de bois et de la saucisse en peau de vache de 1942 !

Depuis la baisse, ils se gorgent ! Pense donc que, pour 200 francs, ils ont un petit bifteck pour deux personnes !

L’autre jour, j’entendais une dame qui disait à une autre :

Vraiment, ca devient intéressant. Moi, la semaine dernière, avec un petit rôti de veau de 850 francs et une petite salade, j’ai nourri tout mon monde à déjeuner. Et je vous assure que personne ne s’est privé !
Et vous étiez combien ? a répondu la dame.
Nous étions quatre. Evidemment, pour cinq, c’eût été un peu court !

Jamais ces sacrés Charentais, qui se nourrissaient jadis exclusivement de « mongettes piates », n’ont été aussi « viandoux », aussi carnivores. « L’opération bifteck », pour nous, c’est quelque chose comme, chez les humains, la peste, le pain d’ergot, le phyloxéra ou les nouvelles feuilles d’impôts chez le contribuable. Nous y passerons tous, on nous débitera sur le marché à des prix tellement méprisables que le client dira :

Ah non ! merci, on en a jusque-là !

D’autant plus que tout s’ensuit et que voici venir maintenant l’opération pain, l’opération vin, l’opération charbon.

Que d’opérés, mon cher cousin !

Je souhaite que, malgré notre malheureux sort, la présente te trouve toujours en bonne santé, dans tes prés-salés de Rochefort. Mais, crois-moi, n’engraisse pas trop, plus tu seras maigre, plus tu retarderas ta dernière heure. Ou alors, si l’opération bifteck poussait à manger même les bœufs maigres, ce serait vraiment pour nous un tour de vache.

Le bœuf de la Tardoise

Goulebenéze. « Histoires de la Pibole« , septembre 1951.

 

Réclamation en faveur des chiens

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L’alarme règne parmi la gent canine. Déjà l’impôt par tête de chien avait troublé la cervelle de ces intéressants quadrupèdes qui en étaient réduits à envier le sort de leurs confrères de Constantinople: car en Turquie le chien est un bohème : pas de maître, pas de taxe.

Voilà qu’à cette première cause de hurlement vient s’en joindre une nouvelle. L’Acclimatation du bois de Boulogne annonce pour le 8 mai une Exposition générale de chiens.

Humiliation profonde ! Ces animaux qui se rattachent si étroitement à l’homme, ces témoins de nos peines, ces compagnons de nos travaux, ces associés de nos voyages et de nos chasses, ces gardiens fidèles soit de la maison soit du troupeau, ces antigones de l’infirme, vont être numérotés et parqués derrière des barreaux ! L’homme va mettre en cage son meilleur ami !!!

II y a plus : On échauffe, à ce sujet, le zèle de nos diplomates. Dans toutes les directions se croisent des dépêches télégraphiques. MM. les consuls sont instamment priés d’expédier des échantillons de chiens du Levant, de chiens danois, de chiens havanais, de bouledogues anglais, de molosses pyrénéens, d’esquimaux (à quatre pattes). On est à la recherche de griffons écossais. Et il paraît qu’on a fait des offres fabuleuses à une vieille portière du Marais pour qu’elle consentît à se dessaisir du dernier carlin qui existe encore.

Jusqu’ici les chiens avaient quelques raisons de se croire au-dessus de l’exhibition. L’ombre vengeresse du chien de Montargis, l’aimable fantôme de Munito, et autres célébrités canines préservaient la race. Mais aujourd’hui on ne respecte plus rien, pas plus les Césars que les Laridons. Comme fiche de consolation, l’on ose dire que chaque soir  les chiens d’appartement seront rendus à leur bonne respective, pour être reconduits chez leur maman-gâteau, à la condition d’être de retour le lendemain à dix heures précises, toute distraction leur étant défendue en route.

Et puis, on promet des prix ! Des prix, de quoi ? Est-ce de beauté ? mais rien n’est divers comme cette famille aboyante. Sauf certaines habitudes qui leur sont communes, en quoi un lévrier ressemble-t-il à un King’s Charles ? Quelle similitude un épagneul a-t-il avec un barbet ? Vous couronnerez le favori de Madame la comtesse de… Moi, je trouve beaucoup plus de mérite à l’affreux caniche qui chaque matin mène avec tant de sollicitude vers le pont des Arts un aveugle qui n’y voit pas. Prix de croissance ? Un mâtin rustique l’emportera sur un roquet civilisé. Prix de gourmandise ? Le concours vous coûterait cher : on ne rassasie pas plus un chien qu’un ambitieux. Evidemment les prix destinés à  récompenser le savoir-faire appartiendraient de droit à ces chiens savants que les bateleurs montrent en foire ? Ceux-là excellent à danser, à faire l’exercice. Mais si vous croyez qu’ils se préoccupent de vos médailles ! Ah ! qu’ils aiment mieux, quand la parade est achevée, quand on les a débarrassés de leur habit de général, s’en aller rôder aux environs de la baraque, en quête d’un os oublié  !…

A chacun selon sa nature. Respectez la dignité et l’indépendance de la race canine : sinon, je vous le prédis, au jour du jugement suprême, tous les chiens lèveront la patte contre vous .

 Un membre de la Société Protectrice des Animaux. »Guignol. Journal de la jeunesse. » Paris, 1863.

Aurons-nous des ailes ?

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L’homme, de par son génie, a déjà réussi à plonger dans les eaux (le sous-marin) et à s’élever dans les airs (le ballon). Mais cette dernière conquête est encore bien incomplète, puisqu’il ne peut guère aller dans l’atmosphère que là où la brise le conduit. Or, l’on sait que des milliers d’inventeurs poursuivent la solution de ce problème : la direction dans l’espace. Les uns, comme de La Vaulx et Santos-Dumont, se contentent de la chercher dans le perfectionnement du ballon, rond ou allongé; les autres, plus ambitieux, prétendent amener par leurs travaux la découverte de la science du vol plané. Ils veulent littéralement nous donner des ailes.

Et c’est à cette dernière catégorie qu’appartient M. Ernest Archdeaon qui est en train de procéder aux environs de Berck-sur-Plage à des essais d’aéroplanie.

Je sais des gens que la fantaisie de M. Archdeacon fait sourire. Ils ne croient pas à la possibilité d’arriver au but poursuivi et ils ne veulent même pas étudier la question une minute. Ces incrédules passent pour des sages auprès des esprits superficiels. Et pourtant, ces sceptiques ont également levé les épaules aux débuts de l’automobile.

D’ailleurs, les aéroplanistes n’ont nullement la prétention d’arriver, de longtemps encore, à sortir l’appareil qui volera véritablement. Ils ne l’envisagent même pas, se contentant de faire avancer la science par des expériences pratiques qui viennent détruire des erreurs ou corroborer de laborieuses études théoriques.

Sous ce rapport, les progrès ont été réels depuis que Lilienthal exécuta ses premiers vols planés (1891). Au début, la distance parcourue au moyen des premiers aéroplanes n était que de 7 mètres pour 5 mètres de hauteur de chute. Or, les frères Wright ont effectué 800 mètres de distance et esquissé des quarts de cercle, etc… dans leur aérodrome de la Caroline du Nord.

Leur dernier appareil, muni d’un moteur de 16 chevaux, s’est mis en marche par ses propres moyens et, partant de terre, s’est élevé à trois mètres de hauteur, puis s’est maintenu horizontalement pour retomber à 260 mètres du point de départ. Le dernier aéroplane des frères Wright, muni d’un moteur et de propulseurs, a 48 mètres carrés de surface et pèse 335 kilos. Le moteur pèse 62 kilos.

Evidemment, nous ne conseillerions pas encore, comme placement de père de famille, l’exploitation d’une Société de location ou de vente d’aéroplanes dernier style. Mais ce n’est pas ce que recherchent les frères Wright, le capitaine Ferber et M. E. Archdeacon.

Le but de ces derniers est simplement de marcher méthodiquement à la conquête de l’air. Ils veulent nous donner des ailes. Noble aspiration qui doit suffire à leur attirer notre sympathie, leurs efforts ne dussent-ils jamais être couronnés de succès !

« Le Vétéran. Bulletin de la Société nationale de retraites Les vétérans des armées de terre et de mer, 1870-1871. Fondée à Paris le 1er janvier 1893. »  paris, 1904.

Le marchand de marrons

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« Tout chauds, tout chauds. Tout chauds tout brûlants ! Marrons bouillis, marrons rôtis ! Qui en veut ? qui en veut ? »

« Approchez, petits et grands, approchez ! »

« Gamins allant à l’école, ouvriers allant à leur ouvrage, approchez, approchez ! Noël vous vendra de bonne marchandise ! »

« Tout chauds, tout chauds, marrons tout chauds ! »

Et Noël soulève le couvercle de sa poêle, et il en sort un nuage de fumée qui sent bon. Les marrons sont cuits à point.

« Tout chauds, tout chauds, marrons tout chauds ! »

Et les ouvriers qui vont à leur besogne s’arrêtent devant la boutique du petit marchand de marrons. Et ils tirent deux sous de leur poche et ils s’en vont en croquant les marrons, les bons marrons cuits à point.

Et les petits enfants qui vont à l’école s’arrêtent aussi, et ceux qui ont deux sous sont bien contents de pouvoir acheter des marrons.

« Des marrons tout chauds, des bons marrons cuits à point ! » 

Et ils les enfoncent au fond de leur poche, et ils mettent leur main par dessus pour réchauffer leurs doigts. Et, arrivés à l’école, avant le commencement de la classe, ils partagent les marrons avec leurs amis.

Et, pendant ce temps, Noël, le petit marchand de marrons, comptera les sous qu’il aura reçus, et il aura un bon sourire en voyant qu’il en a beaucoup et qu’il pourra en apporter le soir à la maison. Et il tirera d’autres marrons de son grand sac, et il les fendra avec son couteau, et il les rangera dans sa poêle, et il attisera son feu, et il criera de nouveau :

« Tout chauds, tout chauds, marrons tout chauds ! »

Tante Nicole.  « Saint-Nicolas : journal pour garçons et filles. » Charles Delagrave, Paris, 1899.

A la gare du Nord

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Jeudi matin, 17 avril. A la gare du Nord.. Neuf heures et demie. Le rapide d’Angleterre, par Calais, va bientôt partir et en tête de la file des longs wagons verts, l’énorme locomotive « chocolat » qui, d’un même effort va dévorer les 298 kilomètres qui séparent Paris de la jetée de Calais, halète à intervalles rythmés. Un monsieur arrive rapidement, accompagné de quatre jeunes filles.

Valises, caisses, cartons, parapluies, manteaux, couvertures, tout ce qu’il faut pour voyager. Les jeunes filles ont l’air triste un peu et le monsieur cherche à les réconforter. Un autre monsieur est là, qui observe la scène avec attention. Il s’approche du groupe et après quelques mots brefs, tous ainsi que les valises, manteaux, couvertures et chapeaux, disparaissent dans un bureau de la gare. Un coup de sifflet prolongé, un son rauque de corne, un autre coup de sifflet de la locomotive, le rapide démarre et peu à peu disparaît vers le pont Marcadet.

Pendant ce temps, dans le bureau du commissaire de police de la gare, le premier monsieur, accompagné des quatre jeunes filles qui pleurent, essaye de prouver qu’il est fonctionnaire du gouvernement et explique qu’il a été prié par un de ses amis, couturier à Londres, d’escorter jusqu’en la capitale britannique quatre petites ouvrières parisiennes embauchées par le couturier à Paris, le mois dernier :

Est-ce pour les embaucher ou pour les débaucher ? interroge sévèrement le commissaire.

Et les petites de pleurer encore davantage, durant que le monsieur proteste de son honnêteté, sort de ses poches des papiers, des cartes pour servir de références…

Si jamais on le reprend à rendre service à un ami…

« La Revue mondaine : hebdomadaire, littéraire et artistique. »  Paris, 1902.