De quelques métiers pittoresques

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A côté des commerçants patentés et des travailleurs dûment syndiqués, il existe des originaux qui, sans le moindre capital, arrivent à gagner leur vie, parfois même à s’enrichir, à l’aide de métiers d’une ingéniosité parfois véritablement fantastique. Certains milieux un peu spéciaux de ce qu’on a appelé le bas du pavé parisien offrent une inépuisable mine de types pittoresques qui eussent fait la joie d’un Callot ou d’un Breughel.

Voici d’abord le sculpteur sur viande : il se fait payer assez cher pour adorner de rosaces et de croix de malte les pièces de choix exposées à la devanture des boucheries. Le vernisseur de pattes de dindons qui, bien des jours après leur trépas, conserve aux gallinacées une apparente fraîcheur. le fabricant de crêtes de coq taillées à l’emporte-pièce dans un palais de bœuf. Le même industriel fournit aussi à certains établissements des rognons de coq préparés avec des ris de veau et qui font illusion aux plus subtils gourmets.

Ce personnage cossu qui, dans la saison, achète aux halles d’énormes quantités de framboises est aussi un spécialiste : il prépare un extrait qui donne aux vins les plus médiocres le bouquet délicat, le goût fruité cher aux amateurs. Avant de quitter le domaine de l’alimentation, signalons encore le boulanger en vieux qui transforme en chapelure et en pain d’épices les vieilles croûtes achetées aux chiffonniers. le loueur de viandes qui approvisionne les restaurants à bon marché d’appétissantes pièces de bœuf et de mouton qui ne sont là, bien entendu, que pour la montre.

Nous ne citerons que pour mémoire les chasseurs de chats et de couleuvres, providence de certaines gargotes, et les marchands de coquilles d’escargot, trop souvent hélas remplies de mou de veau énergiquement pimenté. Nous allions oublier le quincaillier ambulant qui, dans le plus grand mystère, vend aux bouchers ces brosses hérissées de fines aiguilles qui permettent d’attendrir les biftecks les plus coriaces et de les transformer en savoureux rumsteacks.

Ce petit vieillard proprement mis et armé d’un sac à main qui rend à chacun de ses pas un romantique cliquetis d’ossements est M. Mathias, sculpteur sur os de pot au feu. Avec une grande politesse, il offre à la terrasse des cafés, les têtes de moines ou de diables, les pommes de canne et les cure-oreilles dus à son talent. Entre temps, il est bûcheur, c’est-à-dire qu’il suit patiemment les voitures de livraison des grandes maisons de combustible, en ramassant les fragments de charbon tombés des sacs.

Depuis vingt ans, déclare-t-il fièrement, je n’ai jamais dépensé un sou pour mon chauffage, si rude que soit l’hiver.

On connaît le marchand de moulins en papier « la joie des enfants, la tranquillité des parents », le ramasseur de bouts de cigares, souvent transformés en cigarettes de luxe et vendues en grand secret comme article de contrebande par les garçons de café. Un commerce très florissant est aussi celui de vieilles boîtes de conserve : elles sont vendues à des fabricants du faubourg Saint-Antoine, qui découpent dans le fer blanc des jouets minuscules à l’usage des tout petits.

Mentionnons aussi l’intéressante tribu des approvisionneurs de laboratoires dont les principaux centres d’action sont les forêts de Rambouillet et de Fontainebleau. L’un d’eux qui s’intitule pompeusement : Exportateur de batraciens, expédie chaque année en Angleterre un certain nombre de crapauds dont les jardiniers d’outre Manche ont reconnu l’utilité.

Enfin il serait injuste d’oublier cet ancien étudiant devenu chevrier sur la zone des fortifications et qui fournit à certains docteurs du « lait thérapeutique ». Certaines chèvres nourries exclusivement de carottes ont pour clients les malades du foie, d’autres alimentées de foin ioduré, fournissent aux anémiques un breuvage à la fois dépuratif et fortifiant.

La ville de Paris qui occupe une véritable armée de bureaucrates, de jardiniers et de travailleurs de toute sorte compte parmi eux certains employés dont le métier, comme pittoresque, ne le cède en rien à ceux que nous venons d’énumérer.

Avant la guerre, l’administration rétribuait, pour la destruction des cafards dans les hôpitaux, un fonctionnaire spécial, M. Ledain, dit le père Cafard, inventeur d’un insecticide foudroyant. Il travaillait à l’abonnement et prenait pour chaque hôpital 250 francs la première année et 125 les années suivantes. Il était devenu presque célèbre et on le réclamait de tous côtés. Il est mort très riche. Il se rappelait avec une certaine fierté d’avoir été choisi pour « décafardiser » le yacht de M. de Rothschild.

La ville de Paris eut aussi à son service un chasseur de chauve-souris, le père Sauvage. On ignore qu’à Paris il y a plus de cent mille de ces chiroptères divisés en quatre variétés : le grand et le petit fer à cheval, le murin et la pipistrelle.

A l’heure actuelle la ville de Paris emploie des chasseurs dont la fonction est de détruire dans les cimetières et les jardins, surtout au Père-Lachaise, les lapins de garenne qui y pullulent et les pigeons ramiers qui, eux aussi, sont devenus envahissants.

La ville possède aussi un haras de chats destinés à rénover la race de nos matous amollis par le bien-être et devenus incapables d’attraper les rats et même les souris. C’est une dame qui préside aux destinées de cet établissement qui, d’ailleurs, d’après nos renseignements, n’a pas obtenu près du public le succès qu’on en espérait.

Il existe aussi un employé spécialement préposé à la vente des oeufs de cygnes et de canards du lac du Bois de Boulogne.

Mais il faudrait tout un volume pour énumérer les métiers pittoresques et chaque jour il s’en crée de nouveaux. Faute de place nous sommes forcés de nous en tenir là.

Réparons cependant une omission. Ne tiennent-ils pas en quelque sorte à la ville de Paris, ce poète lyrique pour mariages qui court les mairies pour se procurer l’adresse des jeunes époux et son rival, l’opérateur de cinéma qui, lorsque le repas nuptial en est au dessert, surgit brusquement avec sa caméra et propose, pour une somme d’ailleurs modique, de filmer toute la noce.

Nous avons aussi, il ne faut pas les oublier, nos vitriers qui, chaque matin, passent dans les quartiers populaires, avec leur boite sur le dos et offrent, pour des prix modestes, la pose des carreaux neufs. Noël voit la vente du gui, Pâques celle des rameaux, le 1er mai celle du muguet et tous les débrouillards y trouvent leur compte.

Si nous allons aux courses, nous trouverons les marchands de « tuyaux » qui donnent, pour deux francs, les chevaux bons premiers qui arrivent ou plutôt n’arrivent pas. A côté d’eux, les marchands de tartes, de limonades, de pastilles de menthe. Le turf est un endroit privilégié pour les petits marchands.

Gustave Le Rouge. »Le Monde illustré. »  Paris, 1936.

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Lettre d’un boeuf de La Rochefoucauld à un boeuf du marais de Rochefort

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Mon cher cousin,

Il y a bien longtemps que nous sommes sans nouvelles de toi, que deviens-tu dans tes prés-salés ? J’espère qu’il ne t’est rien arrivé de fâcheux et que tu es toujours en bonne santé, malgré « l’opération bifteck ». Ici, c’est une véritable hécatombe de nos frères encornés ! Encore quelques jours et notre race va disparaître dans les abattoirs, nous, les bœufs charentais, les meilleurs bœufs de France ! Maintenant, tout le monde veut manger de la viande, en raison du prix ridicule auquel elle est descendue. Il est loin, le temps où les Parisiens mangeaient des rats en 1870, loin le temps de la viande de bois et de la saucisse en peau de vache de 1942 !

Depuis la baisse, ils se gorgent ! Pense donc que, pour 200 francs, ils ont un petit bifteck pour deux personnes !

L’autre jour, j’entendais une dame qui disait à une autre :

Vraiment, ca devient intéressant. Moi, la semaine dernière, avec un petit rôti de veau de 850 francs et une petite salade, j’ai nourri tout mon monde à déjeuner. Et je vous assure que personne ne s’est privé !
Et vous étiez combien ? a répondu la dame.
Nous étions quatre. Evidemment, pour cinq, c’eût été un peu court !

Jamais ces sacrés Charentais, qui se nourrissaient jadis exclusivement de « mongettes piates », n’ont été aussi « viandoux », aussi carnivores. « L’opération bifteck », pour nous, c’est quelque chose comme, chez les humains, la peste, le pain d’ergot, le phyloxéra ou les nouvelles feuilles d’impôts chez le contribuable. Nous y passerons tous, on nous débitera sur le marché à des prix tellement méprisables que le client dira :

Ah non ! merci, on en a jusque-là !

D’autant plus que tout s’ensuit et que voici venir maintenant l’opération pain, l’opération vin, l’opération charbon.

Que d’opérés, mon cher cousin !

Je souhaite que, malgré notre malheureux sort, la présente te trouve toujours en bonne santé, dans tes prés-salés de Rochefort. Mais, crois-moi, n’engraisse pas trop, plus tu seras maigre, plus tu retarderas ta dernière heure. Ou alors, si l’opération bifteck poussait à manger même les bœufs maigres, ce serait vraiment pour nous un tour de vache.

Le bœuf de la Tardoise

Goulebenéze. « Histoires de la Pibole« , septembre 1951.

 

Le marchand de marrons

marchand-marrons

« Tout chauds, tout chauds. Tout chauds tout brûlants ! Marrons bouillis, marrons rôtis ! Qui en veut ? qui en veut ? »

« Approchez, petits et grands, approchez ! »

« Gamins allant à l’école, ouvriers allant à leur ouvrage, approchez, approchez ! Noël vous vendra de bonne marchandise ! »

« Tout chauds, tout chauds, marrons tout chauds ! »

Et Noël soulève le couvercle de sa poêle, et il en sort un nuage de fumée qui sent bon. Les marrons sont cuits à point.

« Tout chauds, tout chauds, marrons tout chauds ! »

Et les ouvriers qui vont à leur besogne s’arrêtent devant la boutique du petit marchand de marrons. Et ils tirent deux sous de leur poche et ils s’en vont en croquant les marrons, les bons marrons cuits à point.

Et les petits enfants qui vont à l’école s’arrêtent aussi, et ceux qui ont deux sous sont bien contents de pouvoir acheter des marrons.

« Des marrons tout chauds, des bons marrons cuits à point ! » 

Et ils les enfoncent au fond de leur poche, et ils mettent leur main par dessus pour réchauffer leurs doigts. Et, arrivés à l’école, avant le commencement de la classe, ils partagent les marrons avec leurs amis.

Et, pendant ce temps, Noël, le petit marchand de marrons, comptera les sous qu’il aura reçus, et il aura un bon sourire en voyant qu’il en a beaucoup et qu’il pourra en apporter le soir à la maison. Et il tirera d’autres marrons de son grand sac, et il les fendra avec son couteau, et il les rangera dans sa poêle, et il attisera son feu, et il criera de nouveau :

« Tout chauds, tout chauds, marrons tout chauds ! »

Tante Nicole.  « Saint-Nicolas : journal pour garçons et filles. » Charles Delagrave, Paris, 1899.

Scandale au Chef-lieu

Henri-Rousseau

Chacun sait que dans les petites villes de province, on est plus attentif qu’ailleurs à tout ce qui peut fournir la matière d’un scandale. Ce n’est pas que la curiosité y soit particulièrement malveillante, mais l’existence y est si avare de surprises, que les gens sont volontiers à l’affût des événements capables de rompre le cours monotone des habitudes. Dans une ville de dix mille âmes, les habitants se connaissent et sont entre eux comme des voisins. Rien, dans les gestes quotidiens d’un individu ne peut constituer un aliment nouveau pour un autre individu. Chacun est étreint par ses propres habitudes et par celles d’autrui, qui font partie de sa vie. Cette uniformité d’un univers trop parfaitement exploré ne favorise que de mornes rêveries. Aussi le scandale y est-il accueilli comme une évasion, une fenêtre ouverte sur le large. Il est aussi une revanche de l’individu sur la société.

Dans les vastes agglomérations, les êtres vivent au rythme des foules auxquelles ils sont intégrés et n’ont guère le sentiment de leur dépendance. Perdus, isolés au milieu de ce foisonnement, l’automatisme des grands nombres qui les meut ne les empêche pas de croire à leur liberté. Ils n’ont de la société qu’une vue abstraite, intellectuelle, leur permettant de se sentir autonomes. Le communisme (ou plutôt la communité) est pour eux un concept qui n’a rien d’oppressant, car ils n’en ont pas la sensation. Au contraire, dans une petite ville, l’individu a une connaissance immédiate, matérielle, de la vie en société. Il en découvre la structure, l’économie, le mécanisme sentimental, sans avoir besoin d’y réfléchir, parce qu’il y a personnellement une situation qui n’est semblable à aucune autre et qui lui fait sentir à chaque instant les limites de sa liberté en même temps que le poids de ses obligations. La police, la municipalité, le patronat, la finance ne sont pas des puissances lointaines ou anonymes. Il les connaît, il sait dans quelle mesure il participe à l’équilibre de leurs combinaisons; il peut suivre et même prévoir le retentissement de leurs gestes dans son univers. Pour lui, la morale n’est pas cet ensemble de formules auquel d’autres hommes, plus heureux, croient obéir par inclination, c’est une comptabilité. La vie communiste des petites villes et des cercles bourgeois le tient serré dans son réseau et le fait rêver à ces existences qui s’écoulent, anonymes et parallèles, dans les vastes rassemblements humains. Prisonnier, je dirais presque « fonctionnaire » de la vie en commun, il appelle le scandale qui pourra détraquer le mécanisme de son univers sans toutefois l’exposer trop gravement.

Le plaisir que procure aux habitants d’une petite ville un événement scandaleux n’est donc pas seulement de curiosité ou de sadisme, il est surtout la satisfaction d’un instinct anarchique. Pour un homme habitué depuis sa naissance dans le respect de certaines familles riches et puissantes, l’infamie ou le malheur qui les humilie est presque une aventure personnelle. De lui à elles, un rapport qu’il croyait constant vient de se modifier, au moins pour un temps. Il peut les mépriser, concevoir des doutes sur l’équité d’un certain classement des valeurs sociales. L’abaissement d’un personnage important, par des répercussions sentimentales et parfois matérielles, crée un trouble passager, mais qui est comme la promesse d’une rupture d’équilibre. S’il s’agit d’une histoire de pot-de-vin compromettant la municipalité, le scandale peut prendre des proportions telles qu’il en résulte une apparence de bouleversement. Pendant quelques jours ou quelques semaines, les habitants entretiennent l’illusion que la vie se détraque. Illusion toujours déçue, car pour les changements profonds, la partie ne se joue jamais chez eux. D’ailleurs ils ne recherchent guère autre chose qu’un plaisir intellectuel et ne manifestent leur indignation qu’avec prudence. Dans une petite ville, on est tenu de ménager le fauteur de scandale, car il faut compter avec les surprises de l’avenir et les retours de fortune. D’autre part, on se heurte presque toujours à une résistance solidement organisée. Accabler le coupable, c’est s’exposer au ressentiment d’une tribu, d’une caste, d’une corporation ou d’un parti politique.

Sans doute existe-t-il des puissances intéressées au développement du scandale, mais leur appui n’est pas sûr. En principe, un homme compromis dans un scandale, si ses opinions politiques le situent à gauche, doit s’attendre à l’hostilité des gens de droite. Pratiquement, il ne court aucun risque de leur fait, soit parce qu’il appartient à la bourgeoisie qui s’emploiera pour lui en bloc, soit parce que sa femme entretient des intelligences dans le clergé. Homme de droite, il sera gardé par sa surface commerciale ou par le Président de la Libre Pensée avec lequel il est en relations d’affaires. La communauté des intérêts va si loin qu’elle impose des complicités malgré la haine et la discorde. Aussi le scandale demeure-t-il le plus souvent un recours de l’imagination, et quand par hasard il devient public, on en jouit silencieusement. Les commentaires se font sous le manteau ou en famille. Parfois lorsque les magistrats ont commis une faute dans l’administration des intérêts communaux, il arrive qu’une feuille locale se saisisse de l’affaire et qu’une polémique s’engage avec la feuille adverse. Mais le public assiste au débat en simple spectateur. Il ne se sent pas en contact direct avec l’événement qui en fait l’objet.

Au fond, les seuls scandales dont la petite ville se puisse repaître librement sont les scandales de l’alcôve. Les malheurs d’un jaloux, d’une fille mère, les exploits galants d’un curé, suscitent d’ailleurs moins d’indignation que de gaîté. Celle-ci, souvent cruelle, est rarement le masque de l’indulgence ou de la pitié. En général, l’infortune d’un époux lui est imputée comme une faiblesse et même comme une tare. Cela tient, sans doute, à une conception patriarcale de la famille, le cocuage étant considéré comme une déchéance de l’autorité du chef. La maternité survenue en dehors du mariage n’est pas vue moins sévèrement. Bien que le préjugé moral soit moins fort depuis quelques années, le mépris s’attache encore à cet accident comme au témoignage de la plus insigne bêtise.

Marcel Aymé.

La boîte aux lettres près du ciel

nativité

Un de nos grands magasins a eu l’ingénieuse et délicate idée de placer sur sa belle terrasse, au-dessus des toits de Paris, une énorme boîte aux lettres pour que les enfants (les « petits » qui écrivent au Père Noël) aient l’illusion de voir leur « correspondance » mise en lieu sûr, tout près, du ciel, tout près de ces cheminées par lesquelles descend le Bonhomme, distributeur de jouets et de cadeaux. Hier, notre distingué collaborateur, Grégoire Leclos, a été témoin d’une scène, qu’on ne lira pas sans intérêt :

Dans l’ascenseur qui, d’un glissement doux s’élève vers les régions des  « ciels de lit » et de « l’ameublement », la petite fille aux yeux noirs se tient coit.

Sa menotte crispée serre la belle enveloppe rose (du papier à maman) qui recèle sa lettre la plus grave de l’année. Elle ne fut pas écrite sans peine et sans pâtés, cette lettre rose ! Mais tout y est dit. La liste des demandes est en ordre, numérotée, avec les points et les tirets qu’il faut.

La petite fille aux yeux noirs gravit les étages du magasin. Elle a dépassé celui des corsets, bornés au matérialisme ; celui des articles de bureau, aux airs sévères, aux vanités perfectionnées. Elle monte rapidement aux tissus, devant le tulle illusion

La voici dans la Chine où sont les chimères, puis à l’Ancien ou, sur les vieux bois, flottent encore quelques légendes. Un déclic. Elle est en plein rêve.

L’ascenseur s’est arrêté. La petite fille passe le grillage métallique. Son cœur bat très fort. Dame ! Mettez-vous à sa place ! La croyance au bonheur de la vie ne commence-t-elle pas à la fable de Noël ? C’est le mystère de sa petite âme qu’elle va déposer dans la corbeille au surnaturel courrier.

Elle étend le bras, mais reste soudain interdite. Ses grands yeux fixes et ses joues qui rougissent, trahissent sa puérile détresse. Fébrilement, elle décachette la lettre, la relit et se tourmente. Oui, c’est bien cela ; elle n’a oublié qu’une chose mais cette chose est essentielle. Le petit Noël, qui est, comme on le lui a dit, le fils du bon Dieu et de la sainte Vierge sera sûrement fâché et n’apportera rien à la petite fille aux yeux noirs.

Comment faire ? Prête à pleurer, elle confie son secret à ceux qui l’interrogent. Si l’on voulait lui prêter une plume…

Quoi ! ce n’était que cela ?

Dans la petite main malhabile, le stylo d’un « papa » complaisant se trouve en danger. La plume dorée trace des lignes cahotantes. Ce sont les mots qui plairont à Noël, les mots qui le feront sourire et l’inciteront à combler les vœux de la petite fille, les mots ingénus (un peu politiques tout de même),  mais si jolis. On lit :

« Petit Jésus, embrassez bien vos parents pour moi ! »

Puis, tranquillisée, la petite fille aux yeux noirs, confiante et joyeuse, cachette sa lettre et redescend vers la terre, où la pauvre humanité s’écrase, entre la « mercerie » et les fleurs en chiffon.

« Comoedia. » Grégoire Leclos, Paris, 1927.
Illustration : « Nativité », Charles Le Brun.

Le ballon captif

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L’autre matin, je rencontrai H. D…, qui est bien l’homme le plus informé de tout Paris. Or, comme je suis très friand d’actualité, c’est un vrai bonheur pour moi quand je rencontre ce fin causeur ; je suis toujours sûr d’en tirer plume ou aile.

Donc, hier je l’abordai, et, lui tendant la main, je m’écriai :

Quelle nouvelle aujourd’hui ?
— Le ballon.
— Le ballon, nous y reviendrons ; dites-moi d’abord ce que vous savez de la guerre.
— Le ballon dont je vous parle n’est pas un ballon vulgaire.
— J’entends bien ; mais la guerre non plus n’est pas chose vulgaire.
— C’est bête comme tout ; ça s’arrangera. Figurez-vous que ce ballon captif s’élèvera à six cents mètres.
— Quelle est l’opinion du monde politique ?
— Six cents mètres, mon cher, c’est énorme !
— Je ne dis pas, mais…
— Savez-vous que c’est quelque chose comme une douzaine de colonnes Vendôme superposées.
— C’est énorme ! mais…
— Je voudrais bien vous voir dégringoler d’une pareille hauteur.
— Vous êtes bien aimable ; mais je vous avoue que je préférerais quelques renseignements utiles ou intéressants.
— Vous tombez à pique, rien de plus intéressant, mon cher. Ce géant avalera vingt-cinq mille mètres de gaz.
— Je ne dis pas…
— Vingt-cinq mille mètres ! pour sept mille huit cents francs de gaz : de quoi éclairer l’Opéra pendant quinze représentations et Trouville pendant trois mois.
— En effet c’est formidable.
— Ce n’est rien du tout. Savez-vous ce qu’il faudra d’étoffe pour cette boule ?
— Je ne m’en doute pas.
— Eh bien, mon cher, avec ce qu’il faudra de soie, on pourrait habiller mille jolies femmes ; avec ce qu’il faudra de mousseline, on pourrait
vêtir toutes les petites filles pauvres qui vont faire leur première communion à Pâques.
— C’est effrayant !
— Ce n’est rien du tout. Vous savez que le ballon captif, comme la plupart des ballons, est entouré d’un filet ?
— Oui, il me semble avoir remarqué ça.
— Eh bien, devinez, je vous prie, ce qu’il faudra de cordes croisées pour entourer ce monstre volant ?
— Je donne ma langue aux chats.
— Six mille huit cents kilogrammes.
— Vous dites ?
— Je dis : six mille huit cents kilogrammes. En longueur, quelque chose comme dix lieues ; une corde à entourer les fortifications de Paris.
— Et vous croyez que tout cela s’enlèvera ?
— Comme une plume. Le câble se dévidera sur un treuil de onze mètres, tout en fonte et pesant des milliers de kilos.
— Diable ! mais, pour dérouler ça, ça sera dur ?
— On l’avait craint d’abord ; mais il paraît qu’une simple machine à vapeur, de la force de deux cent cinquante-quatre chevaux, sera suffisante.
— C’est bien heureux.
— Vous ne me questionnez pas sur la nacelle ?
— Cher ami, je n’ose pas ; si je n’avais affaire à vous, je croirais à une mystification.
— La nacelle sera quelque chose comme le cirque de la fête de Saint-Cloud ; cent cinquante personnes s’y promèneront à l’aise. On voulait y mettre un piano, mais on a réfléchi : on se contentera d’un orgue. Il y aura également un café-restaurant. Je connais la dame qui va tenir le comptoir ; elle est très bien. Quand je pense que cette pauvre petite personne blonde va faire, en six mois, six mille quatre cents voyages au ciel, ça ne laisse pas que de me rendre rêveur. A sa place, j’aimerais autant faire le tour du monde : elle en serait quitte pour quatre-vingts jours.
— Ça ferait plaisir à Verne. Et combien coûtera l’ascension ?
— Un franc ; c’est pour rien.

En 1868, il y avait aussi un ballon captif, mais dans des proportions fort minimes.

Une pauvre vieille femme de la campagne était venue visiter l’Exposition, et ses neveux, qui étaient des chenapans, s’imaginèrent de la faire monter en ballon. On lui montra la machine.

Pas aujourd’hui, dit la bonne femme qui ouvrait de grands yeux de paysanne stupéfiée.
— Vous avez peur ?
— Non ; demain.

Le lendemain, les coquins de neveux tentèrent l’expérience ; la bonne femme monta dans la nacelle comme si elle n’eût fait que ça toute sa vie. A la descente, on remarqua que les poches de sa robe était extrêmement gonflées.

Qu’avez-vous donc là-dedans ? lui demanda-t-on.
— Mais, fit la bonne vieille, du pain, du saucisson et une chopine de vin.
— Pour quoi faire, grand Dieu ?
— Tiens ! j’avais remarqué que la corde était mince, et, si elle s’était cassée, je n’aurais pas été bien aise de rester là-haut toute la nuit sans souper.

« Les Plumeurs d’oiseaux. » Jules Noriac , Paris, 1884.